Giustiniani, Anna, n. Schiaffino a Cavour, Camillo Benso di 1834-07-01 #1365
- Mittente:
- Giustiniani, Anna, n. Schiaffino.
- Destinatario:
- Cavour, Camillo Benso di.
- Data:
- 01 Luglio 1834.
Des bains de Vinadio, 1er Juillet 1834
Point de lettres cher Camille. J'ai fait partir celle que je t'ai écrite hier sous l'enveloppe d'un valet-de-chambre, auquel Adèle adressait quelques lignes. Tu la recevras un peu tard, mais du moins elle ne courra aucun risque. Il n'y a pas de boîte aux lettres ici: il faut les remettre toutes à la femme du directeur qui en fait un paquet pour Turin. C'est elle aussi qui distribue celles qui arrivent. Il faudra bien que je lui confie les miennes: et Adèle réclamera tes réponses comme lui appartenant. J'espère qu'il ne résultera aucun mal de cet arrangement, le meilleur que ma faible tête ait pu trouver. Ah! pourquoi Mr. Rossi ne m'a-t-il pas envoyée à Valdieri; le docteur des bains m'a dit que les eaux de Vinadio sont dans le même genre que celles de Valdieri; et la distance entre ces deux endroits est grande, difficile à franchir, et je ne sais comment je pourrai te voir, et je crains toujours qu'un malheur inattendu ne me fasse expier de doux instans.
Je suis si peu habituée au bonheur que je le regarde presque comme un crime qui doit être suivi par une punition; du moins que je sois seule à souffrir, que je n'apporte pas le trouble dans ton existence. Tu as embelli la mienne: tu m'as laissé un souvenir digne de l'éternité. Mon ami, que je t'aime! je te reverrai; mon cœur le dit.
De Valdieri il faut venir à Vinadio, et de là aux bains. Huit heures de route, fatigante il est vrai, mais point impraticable comme celle des montagnes. On ne parle pas d'aller à Turin, ainsi je ne saurais t'engager à venir. Sache seulement, qu'à peine on a passé la grande porte, il faut tourner à droite, prendre un escalier qu'on trouve après quelques pas; le monter; s'avancer jusqu'à l'entrée d'un corridor à droite; la troisième porte qui s'y trouve est celle de ma chambre: en entrant par l'intérieur je n'ai point d'escalier à monter, quoique j'aie deux étages au dessous de ma fenêtre. Je ne sais si je m'explique bien et si ces détails ne sont pas trop minutieux mais tu m'en as demandé, et si je te cause de l'ennui c'est pour te complaire. Il y a un village à un quart-d'heure de distance; le chemin qui y mène est très mauvais, m'a-t-on dit.
On aperçoit aussi quelques huttes bien chétives sur la montagne en face; elles ne sont point habitées: je crois qu'on y meurt de faim. Il n'y a donc que cette seule maison où je puisse te voir. Par bonheur la partie que j'en habite est la moins fréquentée. Il y a ici un commandant avec quatorze hommes, et plus de soixante soldats malades. Je n'ai encore vu personne, si ce n'est le docteur qui est bien, mais dont je trouve les visites trop longues. Tout ce qui n'est pas toi m'obsède et m'ennuie. Je mange toujours dans ma chambre, quoiqu'on m'ait pressée d'aller à table d'hôte.
Je ne saurais m'assujettir à une semblable gêne; je ne le ferai que si l'on m'y contraindra. Je porte toujours tes gants, et je souhaite fort qu'ils ne soient point usés avant de te revoir. Te revoir! quel bonheur. Mon Dieu, fais que je me porte un peu bien. Que puis-je demander au Ciel, mon cher Camille, après qu'il m'a accordé ton amour? Ah! de m'en laisser jouir ... serai-je exaucée? Aurai-je encore quelques années de vie à te consacrer? M'aimeras-tû longtemps? Je n'ose dire toujours. Qui sait l'avenir? Que de pensées me pressent et m'agitent! Mourir à présent lorsque la vie a des charmes pour moi serait trop cruel; je ne veux point croire à une puissance malfaisante s'acharnant sur une pauvre victime. Non, non, je connaîtrai encore assez de bonheur pour ne plus penser à mes peines passées; c'est en toi que je le trouverai: tu me feras oublier ce que j'ai souffert.
Nos vies seront mêlées, du moins pour un peu de temps, et si la mienne m'abandonne avant que j'aie passé la jeunesse, j'aurai aimé, je mourrai fière de mon choix. Pardonne, oh pardonne! Tu m'as défendu de te dire cela. Pardonne, mon ami, je ne retournerai plus dans cette faute. Pour mieux t'obéir je devrais effacer ces lignes; mais je n'en ai pas le courage parceque je veux qu'une fois tu lises toute ma pensée. Maintenant je ne désobéirai plus, plus jamais. Je porte même de la flanelle; il faut que je croie bien en ton amour pour te donner de semblables détails. Si tu voyais Mr. Rossi, tu ferais bien de l'engager à dire que l'air de Gênes, l'air de la mer, m'est nuisible. Si je retourne dans ce pays-là je ne pourrai pas te voir, et j'userai ma vie en sottes pratiques, en inutilités. J'aime pourtant bien mes parens. Dieu le sait. Mais je t'aime pardessus tout. C'est toi qui me comprends, qui parles à mon coeur, qui jettes une teinte brillante sur une existence terne et décolorée. Je t'écrirai encore demain, et après demain j'espère avoir une lettre de toi. Adieu, ma pensée ne te quitte pas.
10 heures du soir. Malgré mes résolutions je viens de souper à table d'hôte et sais-tu pourquoi? pour me mettre dans les bonnes grâces de Madame la Directrice, qui, piquée apparemment de ce que je préférais ma chambre à la salle à manger, a été dire à mon mari que, quoique sournoise, sa femme avait des intrigues, qu'elle voulait faire partir des lettres, etc. Oh mon Dieu! il faudra dorénavant que je t'en écrive d'insignifiantes et que les tiennes soient aussi un peu cérémonieuses. Adresse-les simplement à Madame Giustiniani. Ce qui gâte tout c'est le mystère. Il est impossible que tu viennes ici clandestinement; il faut qu'on te voie, et après tout il n'y aura pas grand mal si l'on sait que tu m'as fait une visite. Mr. G.[iustiniani] a prêché Adèle, au sujet des lettres qu'il soupçonnait que j'avais expédiées par son secours. Elle s'est bien tirée d'affaire, mais on ne peut s'exposer encore au même danger. Comment recevras-tu celle-ci? Le commandant envoie demain un homme à Cuneo; si j'osais la lui remettre! Trouverai-je donc partout des ennemis, moi qui ne fais du mal à personne? Mon mari a dit à Adèle qu'il comptait aller à Gênes, à la campagne, après les bains; j'en suis désolée; je me berce cependant encore dans l'espoir qu'il prendra un appartement à Turin.
Il devait y faire une course; il ne m'en a plus parlé; mais Adèle, mon référendaire, a su par le commandant qu'il voulait s'absenter pendant trois jours, la semaine prochaine.
Adieu mon amour: je ferme ma lettre parce que si je me décide à la remettre à l'homme du commandant il faut qu'elle soit prête pour demain matin.
Adieu; pense à moi quelquefois, aime-moi bien. J'ai eu un instant l'idée d'envoyer cette lettre à Torre qui, comme tu sais, a tout compris. Je suis indécise. Je te dirai «vous» et «Monsieur», mais tu n'auras pas de peine à traduire mes expressions. Adieu.
- Nomi citati:
- Rossi, Adèle, Mr. G.[iustiniani], Torre, Mon mari, Madame Giustiniani.
- Toponimi citati:
- Vinadio, Valdieri, Turin, bains de Vinadio, Gênes, Cuneo.