GEN
30
1860

Villamarina, Salvatore Pes di a Cavour, Camillo Benso di 1860-01-30 #3996


Mittente:
Villamarina, Salvatore Pes di.
Destinatario:
Cavour, Camillo Benso di.
Data:
30 Gennaio 1860.

Particolare n. 1
                                                                                                         Napoli 30 gennaio 1860

      Mon cher Comte,
      Faisant suite à mon télégramme de vendredi soir, je m'empresse de vous communiquer mes premières impressions concernant ce pays. D'abord, il ne faut pas vous attendre à recevoir trop souvent de mes lettres ou dépêches; la voie de terre n'est pas sûre, les lettres et les dépêches se perdent facilement. Par mer il y a assez de bateaux qui vont à Marseille, il y en a fort peu qui touchent à Gênes; d'ailleurs, la marche des affaires ici, bonne ou mauvaise, est assez régulière; le mouvement n'est certes pas la prérogative de cette administration.
      Pour ce qui est du régime, rappellez-vous, cher Comte, l'époque de Philippe II, moins l'inquisition avec le bûcher, remplacé par la plus sévère police politique et religieuse, et vous aurez une idée à peu près du système en vigueur.
      Quant aux habitants, tout le monde ment plus ou moins; on dirait même que le mensonge est le privilège et le devoir du pouvoir; ainsi pas moyen de rien savoir au juste; Carafa ne ment pas, ce qui est énorme pour ce pays, mais il ne vous dit rien. La noblesse est nulle ou sanfédiste; les vieux sont vieux: les jeunes ne s'occupent que de chasse, de chevaux, et de femmes; si parfois ils font de l'opposition, le lendemain ils sollicitent une clef de chambellan à la Cour, dont ils encombrent sans cesse les salons. Les prêtres et les jésuites dominent seuls en maîtres. La masse est stupide et brutale, au fond royaliste: la royauté est encore une religion parmi ce peuple abruti. Dans le tiers état on trouve quelque individualité, quelque belle intelligence, mais d'une nature peureuse, sans aucune énergie. Chacun craint pour soi et pour sa famille: on est très persuadé que l'armée tapperait sur un peuple sans armes: on craint, en outre, les lazzaroni, qui espèrent le pillage. Cette espèce de brutes n'a aucun principe, elle sera dévouée à qui lui permettra de piller la ville: et on sait d'avance que le Gouvernement, au besoin, ne reculerait pas devant une telle énormité pour se maintenir.
      Filangeri n'est que la quintessenza de la ruse et de la finesse napolitaine; il a perdu tout son crédit près de tous les partis; il est souvent soupçonné d'agir en cachette pour le compte de l'Autriche et de la réaction, et cependant, au dire de tous ici, c'est l'homme le plus distingué en fait de Gouvernement. Il vient de donner encore une fois sa démission, et cette fois d'une manière, dit-on, définitive, mais son éloignement ne changerait rien à la situation: on changerait tout le Ministère, que la situation sera toujours la même. Ce pays est vraiment le fond de la bouteille. Seulement dans un moment d'une grande peur on pourrait espérer de lui faire faire quelque chose.
      Le Roi est jeune, sans expérience: il n'est pas idiot, comme on l'a dit souvent, il parle très-bien de tout con un certo possesso et avec beaucoup de bon sens; parfois il a l'air de comprendre l'époque, mais élevé par les prêtres, il est imbu des principes les plus exagérés du sanfédisme; d'un caractère très faible et très timide, entouré constamment par une Camarilla furieusement rétrograde et réactionnaire, qui empêche que la vérité n'arrive jusqu'à lui, et qui lui représente sans cesse les affaires de l'Europe du côté le plus faux et le plus exagéré, toutes les portes sont fermées pour arriver jusqu'à son esprit et à sa conscience; il a une espèce de culte pour la politique et l'administration de son père, et il n'en démord pas. On dit même qu'il a un règlement tracé par son père, auquel il a recours en toute occasion, et lorsqu'il se confond, c'est la Reine veuve qui le lui explique. Le personnage tout puissant est le comte Ludolf, nommé ministre de Naples à Rome, mais qui demeure constamment ici en percevant les gros appointements de son poste à Rome. Le comte Ludolf inspire la Reine veuve, et il est inspiré lui-même par les Jésuites. Tant que la Reine veuve et le vieux comte ne seront pas éloignés de Naples, on ne peut rien espérer de bon. Malgré tout ce qu'on a pu vous mander de Paris, j'ai la ferme conviction que ce peuple ne bougera pas, si l'impulsion ne lui vient pas de l'étranger. Il faut vous méfier des nouvelles qui vous arrivent de France ou d'autre part au sujet de ce Pays. Ce sont les napolitains qui habitent Paris, Marseille ou Gênes qui s'agitent pleins de courage et de hardiesse parce qu'ils se sentent en sûreté; ceux qui demeurent à Naples se livrent parfois très timidement et en cachette à des démonstrations stupides et sans but qui n'ont d'autre effet que celui de faire redoubler les rigueurs de la police et de fournir de l'aliment aux réactionnaires pour agir sur l'esprit du Roi; exploits ridicules, stériles, insignifiants qu'ils ont soin de faire mousser par leur correspondance à l'étranger, tout en se tenant eux-mêmes bien cachés sur les lieux. Plusieures de ces correspondances sont adressées au prince Napoléon.
      Je vous prie, cher Comte, instamment de garder tout ceci pour vous seul, car je cache ici adroitement ma pensée, et cherche à les amadouer, afin de gagner, s'il est possible, leur confiance dans le but de les amener petit à petit à adoucir un peu la mauvaise condition dans laquelle se trouvent les sujets du Roi et leurs intérêts. C'est peut-être tout ce qu'on peut obtenir en s'y prenant très-doucement.
      Si vous pouvez, cher Comte, m'envoyer de tems en tems par le télégraphe ou autrement des nouvelles soit du Pays, soit de l'étranger, afin que je puisse avoir une idée générale de la situation des affaires de l'Europe, de celles surtout qui concernent notre chère patrie, je vous en serai bien reconnaissant. Songez que je suis en Chine, où des semaines entières se passent sans lettres ni journaux, que nous recevons ordinairement à dix et douze jours de date. Pour quelqu'un qui a vécu à Paris pendant sept ans et demi au milieu du mouvement et de la vie, c'est une espèce d'exil politique, où il faut vivre comme les ours se léchant les pattes. Heureusement j'en suis recompensé par la belle nature et le bonheur de famille... et à ce propos, veuillez permettre, cher Comte, de vous adresser une petite question. Le général Dabormida m'avait donné l'assurance que mon fils serait nommé bientôt second secrétaire près de moi. Puis-je l'espérer encore?...
      Croyez-le bien, cher Comte, si je ne vous donne pas de nouvelles, c'est qu'il n'y en a point. Pour peu qu'il [y] en ait une qui offre le moindre intérêt, je m'empresserai de vous la transmettre. La détresse est si grande, que j'en ai soif et serais enchanté de vous la faire parvenir.
      Ne m'oubliez pas, et croyez, cher Comte, à la sincérité de mes sentimens les plus distingués et les plus dévoués.
                                                                                                                   De Villamarina

      Une circulaire très confidentielle, émanée du ministre de police et adressée aux intendants, leur dit qu'une faction turbulente, excitée par l'étranger, menace l'existence de la Dynastie bien aimée; elle les engage à ne pas reculer devant aucune arrestation, «même sur le simple soupçon» et termine en disant, que le Gouvernement tiendra compte de leurs bons services à tous ceux qui lui prouveront par le fait leur plus grand zèle et dévouement.

divisore
Nomi citati:
Salvatore Pes di Villamarina, Philippe II, Carafa, Filangeri, Roi, père, Reine veuve, comte Ludolf, Dabormida, prince Napoléon.
Toponimi citati:
Napoli, Marseille, Gênes, Autriche, France, Europe, Rome, Paris, Chine.

Allegati